Il y a un bruit que je n’oublie pas. Un aboiement sec, rauque, presque un cri de chien, quelque part dans un sous-bois que je viens de traverser en raquettes. On ne voit rien. On entend seulement ça, une fois, puis le silence qui revient et la neige qui tombe des branches. Longtemps j’ai pris ce son pour une rencontre manquée. C’est une facture.
Ce chevreuil a été dérangé et contraint de fuir. Il l’annonce en partant. Et ce qu’il vient de dépenser pour s’éloigner de moi, en plein mois de février, ne se rattrape pas facilement.
Six fois, dix fois, soixante fois
Le chamois est pourtant le mieux équipé de nos ongulés pour la neige. Il possède une membrane inter-digitale, une liaison de peau entre ses deux sabots, qui lui fait une raquette naturelle. Il s’enfonce moins que le bouquetin, et beaucoup moins que le chevreuil.
Une étude de Mattfeld, Geist et Moen a mesuré ce que lui coûte le déplacement sur terrain enneigé. Dans cinquante centimètres de neige, marcher lui demande six fois plus d’énergie que sur terrain sec. Fuir dans ces mêmes conditions, environ dix fois plus. Et si l’on ajoute une pente de dix pour cent, la même fuite coûte soixante fois plus qu’un déplacement normal.
Soixante fois. Pour une fuite qui dure trente secondes et que vous n’avez peut-être même pas vue. Retenez surtout que ces chiffres concernent l’espèce la mieux armée du lot.
Le tétras-lyre et son jabot de cent vingt grammes
Le tétras-lyre ne se nourrit que deux fois par jour, matin et soir, pour deux à trois heures en tout. Le reste du temps il se repose dans un igloo qu’il creuse dans la neige poudreuse. Son jabot, la poche où il stocke ce qu’il avale, contient environ cent vingt grammes de nourriture.
Par une journée à moins vingt degrés, sa dépense énergétique pour une activité simplement normale équivaut à huit cent vingt-cinq grammes de nourriture. Presque sept fois la contenance de son jabot. Il ne peut pas trouver ça, et encore moins le digérer, alors il puise dans ses réserves. C’est le calcul d’une journée où personne ne l’a dérangé.
Il y a pire. La neige de son igloo est un isolant thermique, mais aussi un isolant phonique. Il n’entend le danger qu’à quelques mètres. Il arrive qu’il ne décolle que lorsqu’on a posé le pied sur son abri.
La fuite n’est que la partie visible
C’est le point qui m’a le plus surpris en formation. On croit déranger un animal quand il part. En réalité, à partir du moment où il nous aperçoit, il est en alerte, et cet état a un coût. Un animal qui ne bouge pas à votre approche n’est pas un animal tranquille.
Les conséquences d’un dérangement, elles, forment une liste : le stress, la dépense d’énergie supplémentaire pour le déplacement, le risque d’accident pendant la fuite, l’abandon d’un site pour un autre parfois moins favorable, la nécessité de refaire un abri, et le risque de se faire prendre par un prédateur en sortant de sa cachette. Un seul passage peut déclencher tout cela.
Pourquoi il ne part pas toujours
En hiver, dans les rares secteurs où la nourriture reste accessible, les animaux réduisent leur distance de fuite. Ils ne veulent pas déserter la zone providentielle. On croit alors qu’ils nous tolèrent. C’est l’inverse : leur stress monte à mesure qu’on approche, et ils finissent par partir au dernier moment dans une course affolée, au lieu de s’éloigner tranquillement.
Le lagopède alpin et le lièvre variable ont une distance de fuite très faible pour une autre raison. Blancs sur blanc, ils se croient invisibles. Ils ne partent qu’au dernier instant, et se retrouvent alors à découvert en plein jour, exactement ce qu’ils passent l’hiver à éviter.
Celui qui paie le plus cher
Le chevreuil. Des pattes fines, une petite taille, aucune adaptation au déplacement dans la neige. Son plus gros problème de l’hiver, c’est simplement de se déplacer. Et sa plus forte mortalité intervient en fin d’hiver, quand il est déjà très affaibli. Les chutes de neige lourdes et tardives lui sont extrêmement préjudiciables.
Le bouquetin joue une autre partition, à l’envers de tous les autres. Il reste en altitude, sur les crêtes que le vent déneige, où la nourriture est rare. Il doit donc se déplacer beaucoup pour manger, ce qui l’oblige à manger davantage, ce qui l’oblige à se déplacer encore. Son bilan énergétique hivernal est irrémédiablement négatif. Sans réserves de graisse abondantes, il ne passe pas la saison.
Ce que ça change sur le terrain
Rien de tout cela n’interdit de sortir. Cela change la façon de sortir, et ce sont cinq choses simples.
- Rester dans les traces existantes. Parcourir un itinéraire déjà fréquenté est toujours moins néfaste que d’ouvrir sa propre trace dans un secteur vierge. C’est la mesure la plus facile à appliquer, et c’est celle qui compte le plus après une grosse chute de neige ou par grand froid.
- Préférer les zones ouvertes aux sous-bois. On y voit et on y est vu de plus loin. Pas d’effet de surprise, et l’animal a le temps de s’écarter calmement au lieu de détaler.
- Laisser partir. En cas de rencontre, on s’arrête et on lui laisse le temps. Une fuite paniquée coûte dix fois plus qu’un éloignement tranquille, littéralement.
- Respecter les zones de défens. Ce sont des secteurs d’hivernage sensibles, jalonnés de poteaux ou de fanions, mis en place par les conseils départementaux et les parcs naturels. La plupart concernent le tétras-lyre. On se renseigne auprès du parc ou du département du territoire concerné.
- Le chien, en laisse ou à la maison. Même sans mauvaise intention, il est mieux adapté au déplacement sur la neige que tous les ongulés. La poursuite est déloyale d’avance.
Chez WhyTrek
Les chiens ne sont pas admis sur mes sorties. La réglementation de la Haute Chaîne du Jura est d’ailleurs plus stricte que ce que la plupart des gens imaginent, et j’ai détaillé massif par massif ce qui est interdit, où et à quelle période, dans chien et randonnée dans la Haute Chaîne du Jura.
Pour le reste, l’itinéraire se décide le matin, selon la hauteur de neige, la température et la période de l’hiver. C’est le principe de l’échelle de perturbation enseignée en formation : on évalue le niveau de risque du jour, on identifie l’espèce la plus vulnérable dans ces conditions, et on évite ses habitats. Ce sont les randonnées encadrées qui permettent ce genre d’arbitrage, parce que quelqu’un l’a fait avant de partir.
Si vous voulez aller plus loin sur les espèces elles-mêmes, faune et flore de la Haute Chaîne du Jura présente ce qui vit ici. Et le quiz sur la faune du Jura en hiver reprend ces chiffres en trente-deux questions, du chevreuil au lagopède. Et si la neige vous donne surtout envie de lire ce qui est passé avant vous, reconnaître les traces d’animaux dans la neige est le guide pour débuter.
Sources
- Livret d’apprentissage « Les difficultés de la faune en hiver », mallette pédagogique Hiver sauvage, montagne en partage, conçue par Sempervirens et Belledonne en Marche.
- Étude de Mattfeld, Geist et Moen sur la consommation énergétique du chamois en terrain enneigé, citée dans ce livret.
- Fiches connaissance n° 8, conséquences d’une perturbation, et n° 9, distances de fuite, du même livret.